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Analyse – Ali Benflis ou le retour du “Clan de l’Est”

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Ali Benflis a obtenu sa licence de droit à l’université d’Alger en 1968. A 24 ans il est nommé juge au tribunal de Blida, procureur de la République en 1969 et enfin procureur général auprès de la cour de Constantine de 1971 à 1974 du temps de Boumediene, avant d’être chassé du corps de la magistrature à la fin des années 70. A cette époque-là, personne ne démissionnait.

Il ouvre un cabinet d’avocat à Batna, et œuvre auprès de ses contacts du clan de l’Est, pour devenir bâtonnier de l’ordre des avocats…de la région Est.

En 1987, l’enfant de Batna est utilisé pour la création de la Ligue algérienne des Droits de l’Homme, conçue par le pouvoir militaire à travers le général Larbi Belkheir et El Hadi Khediri, l’ex ministre de l’Intérieur entre 1987 et 1988 et ex chef de cabinet d’un certain ministre des affaires étrangères en 1964 : Abdelaziz Bouteflika…

Larbi Belkheir au centre, Ali Benflis à droite de l’image

Le seul but du pouvoir était de contrer la Ligue Algérienne de Défense des Droits de l’homme (LADDH) d’Ali Yahia Abdenour, que l’on soupçonnait d’être trop berbériste !

Après les émeutes de 1988, Benflis est placé, toujours par le général Larbi Belkheir, ministre de la justice, au mois de Novembre 88, dans le gouvernement de Kasdi Merbah, puis reconduit dans le gouvernement Hamrouche.

C’est lui qui va s’opposer à l’enquête de la commission parlementaire sur l’affaire des 26 milliards de pots-de vin, révélées par le précédent Premier Ministre Abdelhamid Brahimi en Mars 1990, ou sur celle du scandale des licences d’importation de la Chambre Nationale de Commerce, qui a ignorée d’identifier les auteurs des délits, ou encore sur le détournement des terres agricoles…

Pour rappel, le parquet d’Alger sous les ordres de Benflis avait autorisé l’ouverture de deux informations judiciaires sur l’affaire des 26 milliards et sur la Chambre nationale de commerce, mais les magistrats instructeurs chargés de l’investigation n’ont pu exploiter les dossiers du fait de… l’absence des procès-verbaux des témoins et aucun dossier n’a été présenté à la justice faute de preuves… Justice aux ordres ou Ministre de façade ? Les deux ? A vous de juger !

En juillet 1991, Ali Benflis est dessaisi de sa mission en qualité de ministre de la justice lorsque l’Etat de siège est proclamé en raison de tensions avec le Front islamique du Salut (FIS), l’armée le sentait un peu trop mou et trop proche de certains cercles islamo-conservateurs. Nous y reviendrons.

Candidat aux législatives de décembre 1991, où le FIS avait remporté 48% des voix, Ali Benflis est battu par un candidat islamiste dans son propre fief de Batna. Il disparait dès lors des radars et abandonne le navire…

Il n’émettra aucune opinion ou prise de position claire en 1992, sur l’arrêt du processus électoral, les camps d’internements administratifs créés dans le sud algérien à l’endroit des islamistes. Ni sur l’atteinte aux droits fondamentaux des algériens durant toute la période de tragédie nationale, alors que des dizaines de milliers de nos compatriotes se faisaient massacrer…. Oubliés les droits de l’homme !

Oubliée également l’amitié avec le patron du parti FLN, Abdelhamid Mehri qui l’avait intronisé à l’Est du pays et qui venait d’être évincé du parti en Janvier 1996, à la suite d’un “putsch” interne mené par El Hadi Khediri (oui encore lui) pour s’être opposé à l’interruption du processus électoral.

Benflis n’a pas secouru son ami par calcul, il se rangeait ainsi de facto du côté de l’Armée et du Général Liamine Zeroual et attendait une récompense en retour…

Un an plus tard, en 1997, il devient député de sa région d’origine, sous les couleurs du Front de libération nationale (FLN), à la faveur d’un scrutin que tout le monde savait, truqué.

En 1999, Benflis est désigné pour diriger la campagne électorale du candidat de l’Armée : Abdelaziz Bouteflika, alors que les six autres candidats s’étaient tous retirés, en signe de protestation contre la fraude organisée par le régime. Pour cela il fut récompensé au poste de secrétaire général de la présidence sous les ordres du directeur de cabinet du Président…Larbi Belkhir.

En août 2000, Ahmed Benbitour, ancien directeur d’études au cabinet présidentiel tenu par Larbi Belkheir, démissionne à cause des interférences de la présidence dans les affaires économiques, alors prérogatives du gouvernement. C’est alors tout naturellement que Ali Benflis va être intronisé Chef de Gouvernement acceptant les règles du jeu de Bouteflika et de Belkheir.

Belkheir pensait vital pour la survie du régime de recourir à un équilibre régional, même de façade.

Pour Benflis, c’étaient alors les années fastes des affaires tels Khalifa, et ses soirées avec Catherine Deneuve, Gerard Depardieu, Jamal Debbouze. Mais également

En 2001, Belkheir limoge Boualem Benhamouda du poste de secrétaire général du FLN pour imposer son cheval gagnant face à…aucun candidat. Une habitude bien installée !

Qualifiant les manifestants du printemps berbères de « terroristes », c’est avec la complicité de Yazid Zerhouni, ministre de l’Intérieur et d’Ahmed Ouyahia ministre de la Justice, qu’Ali Benflis, le chaoui berbère, réprime durement le soulèvement kabyle, causant la mort de 128 citoyens à travers les forces de police et de gendarmerie, avant d’interdire les marches de l’opposition en juin 2001. Il n’a pas démissionné.

Limogé de son poste de premier ministre en mai 2003, Benflis se présente en 2004 aux élections présidentielles face à Bouteflika, appuyé par le général Khaled Nezzar et le chef d’état-major le général Lamari, farouchement opposés à la candidature de Bouteflika. Il ne réussira à réaliser, avec 6,4 % des suffrages, qu’un parfait score de candidat-liè vre avait-on alors dit !

Ali Benflis

En Aout 2004, Bouteflika le décharge de la présidence du Parti FLN et nomme un certain Gaid Salah nouveau Chef d’état-major de l’armée, démis de ses fonctions un an auparavant par Lamari…

Benflis disparait à nouveau de la vie politique se faisant discret, ne critiquant le pouvoir en place qu’en privé, comme le consigne l’Ambassadeur des Etats Unis à Alger en 2008.

Dans un câble révélé par Wikileaks, le diplomate américain affirmait à propose de Benflis : ‘’ Initié lui-même au système qu’il critique en privé, il essaye de rester propre au cas où les généraux et leurs des acolytes civils l’approchent à nouveau pour le poste suprême, comme certains d’entre eux l’ont fait en 2004’’.

Après 10 années, Benflis réapparait de nouveau lors des élections présidentielles de 2014 avec un discours.

Lors d’un meeting à Bouira en Mars de la même année, Ali Benflis tend clairement la main aux dirigeants du Front islamique du salut.

”Je tends la main à tous les Algériens, confirme au Monde Ali Benflis. Il n’y aura pas de paix sans ramener tout le monde autour de la table, pas de consensus possible sans reconnaître tous les acteurs. Sous couvert de je-ne-sais-quoi, on veut exclure une frange nationaliste, islamiste…”

S’adressant aux kabyles, il déclarera ‘’Vous êtes les premiers dans le combat démocratique et j’ai toujours dit que c’est une région à l’avant-garde‘’ Histoire de faire oublier sa gestion du Printemps noir de 2001…

Il obtiendra cette fois-ci 12,3 % des suffrages, un score qui signera un nouvel échec personnel dans sa course à la présidentielle de 2014.

Un an après, en 2015, il obtient l’agrément du parti Avant-garde des libertés (Talaie El Houriat) qu’il a créé.

Selon nos sources, en Mai 2017, l’avocat d’affaires à Montréal Walid Benflis et fils de ‘’si Ali’’ réunit plusieurs journalistes dans le 8e arrondissement de Paris pour leur annoncer que son père serait candidat aux élections présidentielles en 2019, avec des garanties du pouvoir relatifs à la sincérité de l’organisation du scrutin…

Aujourd’hui candidat aux élections de Décembre 2019, Benflis compte, cette fois-ci plus que jamais, sur une partie de l’Armée et du régime dont il a largement servi les hommes, et auxquels il a prouvé par le passé avoir été conciliant, si ce n’est complaisant.

Au mois d’Août 2019, Benflis déclarait “La présidentielle constitue la voie la moins longue, la moins coûteuse et la moins risquée pour la stabilité et la pérennité de l’Etat national et, à l’inverse, la Constituante se veut la voie la plus longue, la plus coûteuse, voire la plus risquée pour sortir de la crise actuelle»,  On croirait lire le porte parole du Ministère de la Défense Nationale !

N’a-t-il pas d’ailleurs dans son équipe de campagne Fayçal Hardi, fils de l’ex Ministre de l’Intérieur qui avait remplacé Larbi Belkheir? Faycal était également l’ancien responsable au service de la communication de la Présidence de la République au début des années 2000, à l’époque où Ali Benflis était chef de cabinet d’Abdelaziz Bouteflika…

Ali Benflis a par ailleurs retenu dans son équipe de campagne pour conseiller économique Souheil Guessoum, fils d’Abderrazak Guessoum, président de l’Association des oulémas musulmans algériens. Cette dernière, créée en 1931 à Constantine, est devenue influente avec le Cheikh Abdelhamid Ibn Badis, représentant la tendance arabo-islamique dans le mouvement national algérien. Le fameux ‘’badissiya-novembariya’’ !

Rappelons que le Cheikh Guessoum, ancien vice-recteur de la mosquée de Paris, s’était opposé à la réforme de l’école engagée par la ministre de l’Education nationale, Nouria Benghebrit, qu’il avait émis une fetwa en 2014 sur les qualités d’un président, et avait recommandé d’écrire le tamazight en arabe…

  Mme Benghabrit et Cheikh Abderrazak Guessoum

Armée et religion, voilà les deux cartes que veut abattre le candidat Benflis pour jouer sa place à El Mouradia. Une main désastreuse au vu de la partie ratée qui se joue depuis 57 ans…

Aujourd’hui, à 75 Ans, l’homme du sérail qui se relance pour la troisième fois dans une course électorale balisée par l’armée et jouée d’avance, va-t-il une fois encore être utilisé comme simple lièvre ?

Le clan de l’Est, marginalisé depuis vingt ans par Bouteflika, va-t-il décider de reprendre le pouvoir en misant sur le natif de Batna ?

Des questions qui tendent à indiquer qu’importe le candidat, tant que l’armée gère. Comme en 1956, en 1965, 1988, 1991 ou en 2019… Ainsi va l’Algérie !

Image RYAD KRAMDI VIA GETTY IMAGES

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