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Exclusif. Scandale de l’autoroute est-ouest : 600 millions de dollars détournés à travers des bureaux d’études “fantoches”

La justice algérienne a relancé ses enquêtes sur le scandale de l’autoroute est-ouest, l’un des plus sombres scandales financiers de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Le dossier de l’autoroute est-ouest a été rouvert au niveau de la Cour Suprême qui va relancer ses investigations pour comprendre les tenants et aboutissants de ce scandale qui n’a jamais livré ses secrets, a-t-on appris au cours de nos investigations. 

Et l’un des symboles de cette réouverture du dossier de l’autoroute est-ouest est certainement la libération du financier algéro-luxembourgeois Medjdoub Chani qui était en prison depuis 2009, pour corruption et blanchiment d’argent. Chani Medjdoub est l’un des principaux acteurs de ce méga-scandale. Et cette libération permettra sans doute de revoir totalement ce dossier qui avait été bâclé par la justice algérienne en mai 2015 laquelle a sacrifié à l’époque des “petites têtes” pour épargner les véritables hauts responsables impliqués dans ce scandale comme l’ex-ministre des Travaux Publics, Amar Ghoul.

Fort heureusement, le hirak et la chute du régime Bouteflika avait fourni l’opportunité à la Cour Suprême de réexaminer le dossier de l’autoroute est-ouest à partir du 19 juin dernier. Un réexamen qui conduira à la convocation et puis le placement sous mandat de dépôt d’Amar Ghoul le 18 juillet dernier.

Aujourd’hui, les investigations des juges de la Cour Suprême ont évolué et portent en ce moment sur les marchés douteux et illicites accordés à de nombreux bureaux d’études, de contrôle et de suivi des travaux de l’autoroute est-ouest. Des bureaux “fantoches” pour la plupart d’entre-eux et qui ne sont en réalité que des sociétés offshore créées pour détourner une partie du budget du méga-projet de l’autoroute est-ouest. Les montants de ces détournements ont atteint selon nos investigations les 600 millions de dollars.

Et pour redécouvrir les mécanismes de cette immense supercherie, la justice algérienne planche à nouveau sur le rôle des intermédiaires du groupement chinois CITIC-CRCC, chargé de la réalisation du tronçon ouest de l’autoroute, avec le ministère des Travaux Publics dirigé à l’époque par Amar Ghoul. En réalité, Chani Medjdoub était le seul représentant légal du groupement chinois. Il disposait d’un contrat en bonne et due forme qui le désignait comme représentant des entreprises chinoises en Algérie. Fort de ce contrat, Chani Medjdoub entreprend des contacts au sein de la nomenklatura algérienne afin d’obtenir des marchés juteux à ses clients chinois. Pour ce faire, il se lie dés le début de l’année 2002 avec l’influent Hamid Melzi, l’ex-patron de la Résidence d’Etat de Club-des-Pins, placé en détention à la prison d’El-Harrach depuis le 27 juin 2019.

Homme de réseau et lobbyiste hors-pair, Hamid Melzi présente Chani Medjdoub  à Mohamed Bouchama, l’ancien secrétaire général du ministère des Travaux Publics à l’époque d’Amar Ghoul. Chani Medjoub est ensuite présenté à Amar Ghoul qui sera charmé par la proposition chinoise de Chani Medjoub. En parallèle, le financier algérien établi au Luxembourg se lie au colonel Khaled, un haut gradé du DRS qui travaillait au ministère de la Justice au début des années 2000. Ce colonel accompagnera Chani dans plusieurs de ses démarches de business. Cependant, Amar Ghoul va rapidement intervenir pour compliquer les affaires des représentants des sociétés chinoises désignées pour la réalisation du tronçon est de la méga autoroute algérienne. L’ex-ministre des Travaux Publics impose Mohamed Khelladi, ancien chargé d’études et de synthèse au ministère de la Pêche en 2003 qui était passé aux Travaux Publics pour accompagner Amar Ghoul, comme coordinateur général du projet de l’autoroute est-ouest avec pour but de contrecarrer l’influence de Chani Medjoub.

En parallèle, Amar Ghoul impose dans les coulisses de ce méga-projet un autre de ses amis et hommes de confiance un certain Tedj Eddine Addou, un businessman avec lequel Amar Ghoul collaborait lorsqu’il dirigeait entre 1999 et 2002 le ministre de la Pêche et des Ressources halieutiques. A cette époque-là, Tedj Eddine Addou était l’homme par lequel il fallait passer pour obtenir un agrément au niveau du ministère de la Pèche. Amar Ghoul aimait la politique, mais n’oubliait jamais les affaires…

Et dés que les travaux de l’autoroute est-ouest débutent et avancent à partir de 2006, les hommes d’Amar Ghoul vont commencer à se sucrer sur le dos du groupement chinois qui montrent une incroyable propension pour “les commissions” afin de gérer son méga-projet en toute tranquillité en Algérie. Alors qu’à l’est du pays, les japonais de Cojaal vont imposer un seul cabinet d’études de contrôle et de suivi des travaux, à savoir le canadien “Dessau Soprane”, à l’ouest du pays, les chinois vont accepter de morceler le marché au profit de plusieurs bureaux d’études dont certains sont tout bonnement basés dans des paradis fiscaux comme le bureau “Merlan”, une société domiciliée aux iles Vierges Britanniques, introduit dans le méga-projet de l’autoroute est-ouest par l’ami d’Amar Ghoul le businessman Tedj Eddine Addou.

Plusieurs autres bureaux d’études vont défiler sur le tronçon ouest et seul la firme d’ingénierie du Québec, le Groupe SM international (SMI) sera à la hauteur de ce marché de contrôle de suivi des travaux de l’autoroute. Les autres bureaux fantoches imposés par des amis et ou alliés d’Amar Ghoul au chinois avec la permission de Chani Medjoub ne sont finalement que des sociétés offshore qui vont sous-traiter leurs propres marchés à d’autres bureaux plus sérieux et compétents comme l’italien “ANAS Italconsult”.

Les affaires prospèrent et les commissions pleuvent de partout. Et chacun est connecté à un haut responsable du DRS. Mohamed Khelladi était en contact permanent avec le célèbre général Hassan et le tenait au courant de toutes les évolutions du méga-projet. Chani Medjoub se cachait derrière le colonel Khaled. Mais à partir de 2008/2009, les “intermédiaires” de l’autoroute est-ouest vont finir par se déclarer la guerre et chacun veut remporter la plus grosse part du gâteau. Tejd Eddine Addou va transmettre des informations compromettantes à Mohamed Khelladi pour accabler Chani Medjoub. Ce dernier est arrêté à Alger en septembre 2009 et se retrouve entre les mains des enquêteurs du DRS à la caserne Antar. Torturé, frappé et humilié, Chani Medjoub va inaugurer une longue liste d’arrestations et d’interpellations pour corruption ou blanchiment d’argent.

Les “petites mains” sont coupées, mais les grosses têtes ne seront jamais inquiétées. Amar Ghoul restera en place au ministère des Travaux Publics juqu’à septembre 2013.

En 2015, après plusieurs années de suspense et d’intenses polémiques, la justice algérienne rend son premier verdict à travers un procès bâclé par le tribunal criminel d’Alger.  Des peines de prison allant de un (1) an avec sursis à 20 ans de réclusion ainsi que trois acquittements ont été prononcées en mai 2015 contre 23 personnes morales et physiques impliquées dans cette affaire de corruption, dont le procès s’était déroulé au tribunal criminel d’Alger.

Quinze (15) personnes et 7 entreprises étrangères étaient impliquées dans cette affaire dont le procès a été tenu après deux reports et une tentative de la défense de le requalifier, en 2014, en correctionnelle. Une demande rejetée par la Cour suprême qui a confirmé que cette affaire devait être traitée par le tribunal criminel d’Alger.

Une amende de 5 millions de DA a été infligée à chacune des 7 entreprises étrangères impliquées dans cette affaire: Citic Crcc (Chine), Cojaal (Japon), Pizarroti et Caraventa (Suisse), Isolux Corsan (Espagne), SMIN (Canada) et COBA du Portugal.

Une peine de 10 ans assortie d’une amende de 3 millions de DA ont été prononcées contre le principal accusé, Chani Medjdoub (conseiller de Citic Crcc) pour corruption et blanchiment d’argent.

Une peine de prison ferme de 10 ans et une amende de 3 millions de DA ont été également prononcées contre Khelladi Mohamed (directeur des nouveaux programmes de l’Agence nationale des autoroutes) pour trafic d’influence, corruption perception de présents injustifiés et dilapidation de deniers publics.

L’ancien SG du ministère des travaux publics Bouchama Mohamed a été acquitté, ainsi que Allab El Khier, investisseur, et Ferrachi Belkacem, ex-cadre au ministère des Transports. Adou Sid Ahmed a été condamné à 3 ans de prison dont 1 année ferme pour trafic d’influence, blanchiment d’argent et corruption. Trois ans de réclusion criminelle et 500.000 DA d’amende ont été prononcées contre Ouezane Mohamed, dit Colonel Khaled, fonctionnaire au ministère de la Justice pour trafic d`influence, abus de fonction, perception de présents injustifiéset corruption.

Aujourd’hui, le réexamen opéré par la Cour Suprême remet en cause tous ses verdicts et premières conclusions. Amar Ghoul sera enfin interrogé et inculpé dans l’affaire de l’autoroute est-ouest.

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